Apprendre la poterie – mon ode à la lenteur

J’ai grandi dans une famille hyperactive. Et même si j’ai parfois essayé de m’en détacher, je crois que j’ai gardé cette urgence intérieure à vouloir faire les choses vite. Je n’aime pas quand les choses traînent. J’ai souvent cette petite voix dans la tête qui me dit : « Ça, je sais le faire. Pas besoin d’y passer autant de temps. » Comme si aller vite était une preuve de compétence. Et prendre son temps une forme de faiblesse. (c’est terrible de penser ça)

Quand j’ai commencé à apprendre la poterie, cette manière d’être m’a naturellement suivie. J’avais envie que les choses aillent vite. Je voulais avancer sans trop de détours. Je pensais sincèrement que la rapidité était un atout.

Le rapport au temps avant la céramique

La culture de la rapidité

J’ai grandi dans un environnement où tout allait vite. Souvent, nous faisions beaucoup de choses, en même temps. Cette dynamique m’a appris à être efficace et organisée. Mais elle m’a aussi appris, sans que je m’en rende compte, que ralentir n’était pas vraiment une option. Mon temps se devait être rempli (et optimisé).

Vouloir apprendre la poterie rapidement

Quand j’ai commencé la céramique, j’avais envie de passer mon CAP céramiste rapidement. J’avais envie que tout s’enchaîne : apprendre, produire, vendre, gagner ma vie. Sur Instagram, tout avait l’air simple. Les parcours paraissaient linéaires. Toutes les réussites semblaient rapides, presque évidentes. Les céramistes que je suivais semblaient avoir suivie une voie facile.

À ce moment-là, je ne connaissais pas encore la réalité du métier. Je ne savais pas à quel point apprendre un geste artisanal demande du temps. Je ne savais pas non plus que certaines choses ne peuvent pas être accélérées, même avec toute la bonne volonté du monde.

Apprendre la lenteur au contact des autres

Vivre avec quelqu’un qui prend son temps

Steven, mon conjoint, est à l’opposé de ma personnalité. Il prend son temps pour beaucoup de choses. Choisir un objet peut lui prendre plusieurs jours, le temps de comparer, de réfléchir, de laisser reposer. Il flâne, il se réveille lentement, il met du temps avant de sortir.

Quand nous avons décidé de vivre ensemble, le contraste a été frappant. Nous étions aux antipodes l’un de l’autre, avec des rythmes très différents.

Quand les rythmes finissent par se rejoindre

Et pourtant, je l’admirais profondément pour cette lenteur. J’avais l’impression que la dureté du monde ne l’avait pas encore atteint, qu’il avançait dans la vie avec une forme de calme et de douceur qui me manquaient. Il était « relax » voilà.

Avec le temps, nos rythmes ont commencé à converger. Pas sur tout, bien sûr, mais sur certains points essentiels. Je ne raconte pas tout cela par hasard : notre rapport au temps se construit aussi au contact des autres. On apprend énormément, parfois sans même s’en rendre compte.

La lenteur dans notre société

Une société tournée vers la productivité

Avant la poterie, j’étais ingénieure. Je suis passée par une classe préparatoire, puis une école d’ingénieur. Pendant mes études, je cumulais également des jobs alimentaires. J’étais constamment dans une logique de rendement. Chaque heure devait être utile. Chaque action plus ou moins productive.

Cette organisation m’a appris beaucoup de choses, mais elle m’a aussi laissé très peu de place pour la rêverie, la contemplation, l’ennui. Et surtout, j’avais l’impression d’être récompensée lorsque j’allais vite.

Quand aller vite devient la norme

J’ai continué sur ce rythme dans mes premiers emplois. Travailler pendant la pause déjeuner, avancer sur mes to-do lists le week-end, répondre à des mails dès que possible. À l’époque, cela me semblait normal.

Aujourd’hui, beaucoup de ces comportements n’ont plus vraiment de sens pour moi. Nous vivons dans une société qui valorise la productivité à tout prix. Travailler plus, aller plus vite, remplir ses journées. C’est la mode d’avoir un agenda avec 0 trous. Et souvent, on ne se rend même pas compte du coût réel de ce mode de vie : stress, épuisement, burn-out. Quand on a toujours vécu ainsi, on finit par croire que c’est simplement la norme.

Le choc de la lenteur

Marcher sur les chemins de Compostelle

J’ai eu la chance incroyable de pouvoir marcher deux mois sur les chemins de Compostelle. Et ce fut un véritable choc. Pas physique — marcher, ça je savais plus ou moins faire — mais mental.

Le plus difficile n’était pas d’avancer, mais de m’autoriser à ne rien produire. À faire des choses sans objectif précis. Je ressentais même une forme de culpabilité, alors que je marchais pourtant des kilomètres chaque jour.

Apprendre à ne pas être productive

C’est à ce moment-là que j’ai compris à quel point la course à la productivité était ancrée en moi. Et surtout, à quel point elle n’était pas normale. Dans le cadre de Compostelle, j’étais obligée de ralentir. D’écouter mes ressentis.

Dans le tourbillon du quotidien, avec la pression du « vite fait, bien fait », il est difficile de s’autoriser à ralentir. Apprendre à contempler le temps, à accepter que certaines choses prennent plus de temps que prévu, est un véritable apprentissage.

Apprendre une discipline artisanale prend du temps

Redevenir débutant, encore et encore

En ce moment, j’apprends le dessin. Une discipline que je connais de loin, même si je dessine parfois sur mes poteries. Apprendre le dessin me renvoie exactement à mes débuts en tournage, lorsque je préparais mon CAP.

Peu importe le domaine, apprendre demande toujours la même chose : accepter de redevenir débutant. Accepter de ne pas savoir faire tout de suite, de se tromper, de recommencer.

Accepter de ne pas savoir faire tout de suite

Apprendre la céramique, comme toute discipline artisanale, demande du temps. Il faut accepter l’inconfort, la lenteur des progrès, les moments où l’on a l’impression de stagner. Les avancées sont parfois invisibles pendant longtemps, mais elles sont bien là.

Ce qui aide vraiment à apprendre sur la durée, mes conseils 🙂

1. La discipline plutôt que la motivation

La motivation est souvent surestimée. Elle arrive par vagues dans certains moments clés (nouvel an, anniversaire, lorsqu’on se rend compte que l’appartement de son meilleur ami est mieux décoré). Mais àa disparaît aussi vite que ça arrive. Ce qui permet de tenir vraiment dans le temps, ce sont les habitudes.

Faire un peu chaque jour, même dix minutes, vaut souvent bien plus que des sessions intensives suivies de l’abandon. Les petits pas répétés transforment l’apprentissage. Il faut « trust the process » comme on dit.

2. Se méfier des récits de réussite rapides

À l’ère des réseaux sociaux, on a facilement l’impression qu’il suffit de travailler dur pour réussir. Je ne suis pas certaine que ce soit toujours vrai. Il y a aussi la chance, les rencontres, le timing.

Très peu de personnes peuvent tenir un rythme extrême sur le long terme. Et ce que l’on voit le plus souvent, ce sont les parcours qui ont fonctionné, pas ceux qui se sont arrêtés en chemin. Ceux qui réussisse de cette façon représente vraiment une infime partie des gens.

3. Le repos fait partie de l’apprentissage

Le repos n’est pas un luxe, il est essentiel. C’est souvent en dormant ou en s’éloignant temporairement de sa pratique que les choses se développent réellement. Mon médecin m’avait dit un jour que l’on assimile mieux lorsque l’on se repose. Je le crois profondément. Rien de mieux qu’une bonne journée de repos pour repartir sur de belles bases.

4. Varier les médiums et les inspirations

Lorsque l’on apprend quelque chose de nouveau, on a tendance à devenir monomaniaque. Pourtant, varier les médiums, regarder d’autres formes d’art, s’inspirer de ce qui nous entoure est essentiel.

Parfois, une simple balade en forêt permet de mieux observer, de faire des liens, d’avoir des déclics inattendus.

5. Sortir du face-à-face avec sa pratique

Apprendre, c’est aussi accepter de lever le nez du guidon. Arrêter de rester bloqué sur un seul point, ouvrir son regard, libérer son esprit. C’est souvent dans ces moments-là que les choses se débloquent

Conclusion : apprendre la poterie lentement, un choix conscient

Apprendre la poterie lentement n’est pas un échec. C’est un choix. Celui de respecter le temps nécessaire aux gestes, à la matière, à soi-même. Dans un monde qui va vite, ralentir devient parfois un acte presque politique. Et peut-être aussi, une manière plus douce et plus juste d’entrer dans un métier artisanal.

à très vite,

Jeanne


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